La langue des signes est-elle universelle ?

Idée reçue n°1 : la langue des signes est universelle et permet de communiquer avec n’importe quel·le sourd·e dans le monde ! Mauvaise nouvelle : vous faites fausse route.

Comme les langues orales, les langues des signes sont locales, et quand on y pense, c’est logique. Plus de 100 langues des signes sont utilisées dans le monde, et voici pourquoi !

La langue des signes n’est pas une partie de Time’s Up

Si on ne connaît pas bien la langue des signes, on peut se demander pourquoi elle est différente selon les pays. Le raisonnement se tient quand on ne s’y connaît pas, “C’est des gestes ! La mer, ça se représente par une vague, peu importe où on est dans le monde !”

La première chose à savoir, c’est que la langue des signes n’est pas un mime : c’est une langue à part entière, avec des signes bien précis pour représenter des idées, mais aussi une syntaxe, des intonations, et plein de subtilités.

Si vous découvrez à peine la langue des signes, vous pouvez avoir l’impression que la plupart des signes sont mimés : on appelle cela des signes “iconiques”, c’est-à-dire des signes qui imitent visuellement l’idée qu’on souhaite représenter. La vague pour la mer est un exemple de signe iconique. 

Mais ce n’est pas le cas de la plupart des signes. Pour représenter des concepts et des idées, il est impossible d’avoir un signe iconique : comment représenteriez-vous les signes “temps”, “communauté”, “attente” ? De nombreux signes ne sont donc pas iconiques.

Est-ce que les signes iconiques sont les mêmes dans tous les pays pour autant ? Non plus ! 

Des langues créées naturellement

Les langues des signes sont des langues naturelles : c’est-à-dire que ce ne sont pas des langues qui ont été créées artificiellement par l’humain (comme c’est le cas par exemple pour les langages informatiques ou pour le morse). Elles se sont développées au fil du temps, selon les interactions entre les personnes.

Et comme les langues orales, les langues des signes sont très liées à la culture. Par exemple, on ne mange traditionnellement pas de la même manière dans tous les pays : en langue des signes japonaise, le signe “manger” est réalisé en représentant des baguettes qu’on mène à sa bouche, ce qui n’est pas le cas dans les langues occidentales !

Bref, que les signes soient iconiques ou non, les langues des signes sont bien différentes d’un pays à l’autre… Et même pour des pays dont les langues orales sont similaires !

Voici une vidéo de la super chaîne Seek The World, qui présente quelques différences entre les langues des signes Néo-Zélandaise et Américaine, en 45 secondes :

Pourquoi les sourd·e·s américain·e·s comprennent mieux les français·e·s que les britanniques

On pourrait penser que les langues phonétiquement proches ont des langues des signes similaires. Les langues des signes américaine et britannique en sont un excellent contre-exemple !

Comme vous l’avez compris, le développement des langues des signes suit le développement des langues orales : elles sont liées à un environnement, une culture, une communauté, une histoire. Et justement : l’histoire des langues des signes française, américaine et britannique nous permettent de comprendre pourquoi la langue des signes française est si proche de la langue des signes américaine.

Si la langue des signes française (LSF) est si proche de la langue des signes américaine (ASL – American Sign Language), c’est parce qu’un français a cofondé la première école pour sourd·e·s aux États-Unis !

La première école britannique pour sourd·e·s a été créée en 1760 par Thomas Braidwood, qui y enseignait alors la langue des signes britannique de l’époque. À cette période, il n’existe pas d’éducation spécifique pour les sourd·e·s aux États-Unis. Thomas Hopkins Gallaudet, un pasteur américain s’intéresse alors à la question. En 1815, il parcourt l’Europe pour se renseigner sur l’éducation des sourd·e·s. 

À son arrivée au Royaume-Uni, Thomas Braidwood refuse d’enseigner au pasteur américain la langue des signes britanniques, et Gallaudet poursuit ses recherches à Paris. 

C’est là qu’il rencontre Laurent Clerc, français sourd professeur de LSF, qui décide de lui enseigner sa langue. Ensemble, ils créent la première école américaine pour sourd·e·s (American School for the Deaf) en 1817.

Dessin représentant la première école américaine pour les sourds en 1820
Première école américaine pour les sourd·e·s, en 1820

Si la langue des signes américaine a peu à peu été adaptée et n’est aujourd’hui plus exactement la même que la LSF, l’influence majeure de Laurent Clerc est ancrée dans la langue, et langues des signes française et américaine sont aujourd’hui très similaires.

Accents régionaux : les marseillais ne signent pas comme les parisiens !

Vous pensiez que les sourd·e·s n’avaient pas d’accents régionaux, qu’ils échappaient aux débats type “chocolatine VS pain au chocolat” ? Erreur ! 

Comme pour les langues orales, la LSF s’adapte selon les régions : le signe “Maman” peut se signer de 4 manières différentes, selon la région et la génération des locuteurs.

Et, peut-être l’élément qui vous surprendra le moins : dans les régions du Sud, les sourd·e·s ont tendance à signer avec des gestes plus amples que dans le Nord !

Une langue des signes internationale ?

Une langue des signes internationale (LSI) existe. Si elle est un peu plus pratiquée que l’esperanto, on n’est pas très éloigné de ce concept et les sourd·e·s ne sont pas très impactés par LSI aujourd’hui.

Elle n’est pas utilisée dans la vie quotidienne, mais plutôt lors d’évènements internationaux auxquels participent des sourd·e·s, comme les Deaflympics (jeux olympiques des sourd·e·s) ou des conférences internationales.

Logo des Deaflympics (jeux olympiques des sourds)
La langue des signes internationale est utilisée lors d’évènements comme les Deaflympics (logo des Deaflympics)

Les sourd·e·s se comprennent plus vite à l’international que les entendant·e·s

Malgré toutes les différences qu’il peut exister entre les langues des signes selon les pays et même les régions, les sourd·e·s se comprennent mieux à l’international que les entendant·e·s.

Cette facilité à se comprendre est due à plusieurs choses :

  • Une partie des signes est iconique
  • Les sourd·e·s sont plus habitué·e·s à communiquer avec des personnes qui ne parlent pas leur langue au quotidien (les entendant·e·s), et sont donc plus habitué·e·s à s’adapter
  • Voir et copier des signes est plus simple qu’entendre et copier des sons. Les entendant·e·s rencontrent parfois des difficultés pour reconnaître et reproduire des subtilités dans la prononciation des autres langues (pensez aux différents tons en chinois, ou aux lettres imprononçables en islandais). Ce problème n’existe pas en langue des signes ! Les paramètres sont toujours les mêmes : forme que prend la main, amplitude du geste, expression du visage,…
  • Une syntaxe partagée : si vous avez appris d’autres langues, vous avez dû comme moi connaître l’angoisse de la conjugaison, des déclinaisons, du placement des verbes, du genre des mots… Tous ces problèmes n’existent pas en langue des signes ! C’est une langue visuelle, qui se structure toujours de la même manière. Mais nous en reparlerons dans un prochain article…

Comme vous l’avez compris, les langues des signes sont différentes selon les pays, et il y a même des accents régionaux ! Ces langues sont naturelles, et ont été développées au fur et à mesure par les différentes communautés. Grâce à une syntaxe partagée et à l’iconicité de certains signes, les sourd·e·s se comprennent tout de même assez rapidement à l’international. Les langues des signes sont donc des langues riches, avec des spécificités pour chaque pays, mais en même temps des sourd·e·s qui peuvent se comprendre plus rapidement que les entendant·e·s d’un pays à l’autre. Bref : le meilleur des deux mondes !

Léa

Léa

Je suis passionnée par la langue des signes et la culture Sourde. J'apprends (et pratique autant que possible!) la langue des signes française (LSF) depuis plusieurs années. J'espère vous donner une introduction à la culture sourde et vous donner envie d'apprendre la LSF !

7 réflexions sur « La langue des signes est-elle universelle ? »

  1. Un article extrêmement intéressant et un très beau site web 😀 !
    Moi qui me passionne pour cette langue que j’aimerai apprendre un jour, j’ai déjà beaucoup appris rien qu’avec cet article, merci Léa 🙂

  2. Ton article est très intéressant ! Pour ma part, avant de lire ton article je n’y connaissais rien en langue des signes et j’avais aussi toutes ses idées reçues sur cette langue. Maintenant j’en sais un peu plus sur cette langue. Merci 🙂

  3. C’est absolument fascinant, merci pour toutes ces informations que je ne connaissais pas ! Je suis intéressée par la langue des signes et j’ai quelques notions de ce qu’elle représente, mais je me rends compte que mes connaissances sont très superficielles et qu’il faut vraiment que je me plonge mieux dans le sujet.

  4. Super cet article, vraiment instructif. Je me rends compte que j’avais des idées reçues sur la langue des signes, aucune idée qu’il y avait des différences même régionale ! Vraiment chouette ton blog 🙂

  5. Hello ! Je me coucherai moins bête ! J’aimerais bien pouvoir communiquer avec un malentendant ou un mal voyant pour me rendre compte de ce que c’est car je n’en ai pas conscience. Ce serait très intéressant de pouvoir se mettre à leur place de temps en temps… afin de bien réaliser sur je suis privilégiée et arrêter de m’en plaindre ou autre pour rien. Merci pour ce superbe article !

    1. Merci pour ton commentaire, c’est super de s’y intéresser 🙂
      Je suis d’accord, ce serait génial de pouvoir vraiment se mettre à la place des autres pour comprendre !

      J’ai découvert avec le temps que la plupart des sourd·e·s ne se considèrent pas comme handicapé·e·s et trouvent que leur surdité est une grande richesse, pas une faiblesse ! Il y a des « deaf pride », de l’art sourd, de l’humour sourd… Bref, c’est une vraie culture et une vraie identité ! J’espère que je pourrais te faire découvrir un peu la culture sourde avec les prochains articles 🙂

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