Visual Vernacular : un art sourd qui n’a aucun équivalent

Le Visual Vernacular est un art visuel unique de la communauté sourde. N’essayez pas de lui trouver un équivalent, c’est impossible ! Ce n’est pas un poème, ni un mime, pas une chanson, ni du chansigne, ce n’est pas du cinéma muet, ni une représentation théâtrale, pas une peinture corporelle ni une danse… C’est du Visual Vernacular !

VV : de quoi parle-t-on ?

Le Visual Vernacular (abrégé et signé « VV ») est un art visuel. On s’inspire du cinéma, des BD, des jeux vidéos, pour représenter une histoire visuellement, avec son corps.

Le VV n’est pas lié à une langue (pas même la langue des signes), c’est un art universel. Même si la langue des signes n’est pas universelle, cet art peut donc être compris de manière internationale. Ça signifie aussi que c’est un art qui peut être compris par tou·te·s, sourd·e·s comme entendant·e·s.

Le nom « Visual Vernacular » signifie que c’est un art visuel et vernaculaire. Une langue vernaculaire, c’est une langue qui n’est pas partagée par les personnes d’une même région (par exemple : le français en France), mais par les personnes d’une même communauté (ici : les sourd·e·s, peu importe leur pays).

À quoi ça ressemble ?

Le premier à avoir donné son nom au VV et à l’avoir représenté sur scène est Bernard Bragg. Il explique :

« J’enseignais à des enfants sourds, dans une école pour sourds aux États-Unis. En observant leur façon de signer, j’ai été surpris (…) comment pouvaient-ils signer de façon aussi claire ? En fait, quand ils regardaient des films à la télévision, ils enregistraient les images avec leurs yeux, comme si c’était des caméras. Et le lendemain, ils rejouaient ce qu’ils avaient vu : l’Indien qui décoche une flèche, le cow-boy qui dégaine son revolver, riposte, monte sur son cheval et part au galop. C’était très abouti, et pourtant personne ne leur avait enseigné ça : ça leur était naturel. Ils avaient vu un film, leurs yeux avaient enregistré comme l’aurait fait une caméra, et ils le reproduisaient. »
Bernard Bragg, dans le reportage de Pauline Stroesser pour « L’Oeil et la Main » visible en replay (en français et en LSF)

Les premières performances de Visual Vernacular étaient très inspirées du cinéma (et elles le sont encore !) : on voit la scène selon différents plans, différents rôles, des gros plans, des décors qui peuvent changer… Au fil du temps, le VV évolue et des courants apparaissent : les jeunes artistes VV se disent plus inspirés par la BD et les jeux vidéos et ont souvent un style plus rapide. En voici quelques exemples !

Ian Sanborn : Caterpillar

Une vidéo de VV particulièrement connue est « Caterpillar » d’Ian Sanborn, un artiste américain.

Vous l’avez comprise ? On voit l’histoire d’une chenille : elle avance vers un arbre, y grimpe, fait un cocon, puis devient un papillon. Comme au cinéma, l’artiste donne du rythme en alternant les moments où voit la scène de loin (entre 0’17 et 0’19 on voit l’arbre, et la chenille avancer en sa direction), et utilise parfois un effet « plan rapproché » (0’20 et 0’21 on voit la chenille en gros plan ; l’artiste représente ses antennes et ses pattes).

Ian Sanborn est l’un des artistes VV qui utilisent des effets de montage dans leurs vidéos VV : mouvements ralentis, accélérés (la chenille fait son cocon), le noir et blanc (période chenille) et la couleur (elle devient papillon).

Un autre bon exemple VV d’Ian Sanborn est Rooster, une performance dans laquelle on voit bien l’utilisation de différents plans comme au cinéma, les effets accéléré/ralenti/pause sur image comme dans les BD :

Ace Mahbaz : Game Over

Ace Mahbaz est un jeune artiste VV iranien, qui s’inspire beaucoup de la culture geek. Ici, il ajoute à sa performance des visuels en arrière-plan pour montrer les différents jeux vidéo qu’il représente :


Walter Di Marco : Coronavirus

Comme je vous le disais, le VV dépend des artistes et peut venir d’inspirations diverses. Ici, on voit un style un peu différent pour représenter un sujet d’actualité : « Coronavirus », de Walter Di Marco :

Edyta Kozub

Dans un style un peu plus traditionnel, voici une performance d’Edyta Kozub, artiste polonaise :

L’artiste explique cette vidéo :

Une petite histoire sur la façon dont les petites décisions, des fractions de seconde, peuvent affecter la vie des gens.

L’homme traverse la rue, monte dans le camion et commence la route. Au bout d’un moment, il remarque une jolie femme. L’auteur nous donne deux options pour compléter cette histoire. La première dans laquelle un homme décide d’intéresser la femme qu’il rencontre et l’autre dans laquelle il n’aime pas son intérêt. Comme il ressort plus tard, cette courte décision peut influer sur la vie d’une petite fille innocente.

Peut-on traduire le Visual Vernacular ?

Au même titre qu’on peut écrire les paroles d’une chanson mais pas vraiment en apprécier toute la saveur sans connaître la musique ni la mélodie, on peut écrire l’histoire racontée par le VV, mais sans pouvoir traduire la performance artistique ni l’émotion qui s’en dégage.

Guy Bouchauveau, artiste VV français, explique que lorsqu’il prépare une nouvelle performance Visual Vernacular, il utilise la BD. Cela lui permet de représenter facilement les différents placements, les zooms, les différents plans qui seront utilisés.

Si vous voulez apprécier le VV, il faut donc le voir et s’imprégner des représentations visuelles ! Ça peut être un peu déconcertant au début lorsqu’un on est entendant·e, mais l’habitude vient très vite !

En conclusion : un art sourd unique

Le Visual Vernacular est un art visuel : il ne dépend pas d’une langue (même pas d’une langue des signes). C’est le corps qui raconte l’histoire, ce qui permet d’effacer les barrières de compréhension entre sourd·e·s et entendant·e·s, et entre personnes de langues différentes.

Contrairement au chansigne (traduction de chansons qui sont traduites en langue des signes), avec le VV on ne passe pas de l’univers entendant à l’univers sourd. Cet art se démarque en particulier par le fait fait que ses racines viennent de la communauté sourde.

Le Visual Vernacular est de plus en plus populaire dans la communauté sourde. Pour en voir « en vrai », rendez-vous lors de certaines Journées Mondiales de Sourds, ou au Festival Clin d’Oeil, tous les 2 ans à Reims.

Léa

Léa

Je suis passionnée par la langue des signes et la culture Sourde. J'apprends (et pratique autant que possible!) la langue des signes française (LSF) depuis plusieurs années. J'espère vous donner une introduction à la culture sourde et vous donner envie d'apprendre la LSF !

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